Tuesday, November 1, 2011

A Pre-Revolutionary Period?

Many of you must have wondered at one time or another what will happen if the center does not hold, if the current system cannot be patched up and made to work again. This morning, coincident with the unraveling of the Brussels pact on the Greek debt crisis, I came across an article by Jean-Clément Martin, one of the leading historians of the French Revolution, who considers the possibility that we are in a "pre-revolutionary situation." Below I publish his article (from Facebook), with permission (Merci, J-C.!):

Sommes nous en Pré-Révolution ?
Dans la France de 2011, le sentiment de vivre une fin de règne, une mutation profonde, voire un changement de régime, taraude l’opinion publique agitée par les mouvements d’indignés de tout poil et de désabusés de tous bords. Les émeutes urbaines des années 2000 ont marqué nos esprits ; les manifestations récentes semblent liées à la montée de la gauche, même si le détachement du politique est aussi perceptible, alimenté par la dénonciation des tout-puissants au-dessus des lois, affichant des enrichissements monstrueux et compromis dans des scandales. Sommes-nous dans une des cases du jeu de l’oie national Monarchie, Pré-Révolution, Révolution, Terreur ? Rejouons-nous la bataille « privilégiés contre sans-culottes » avec Bastille à la clé ?
Pour savoir si nous sommes en train de vivre ce que les Français ont vécu entre 1787 et 1789, il est nécessaire de faire une petite révision des connaissances. Le mécontentement était réel. Mais ce n’était pas la famine, comme l’écrira Michelet : depuis cinquante ans le peuple de France avait perdu l’habitude des disettes et des chertés, avait oublié que les pauvres étaient morts de faim et de froid au début du XVIIIe siècle. Bon an, mal an, le pays avait prospéré au chaud de ses frontières, barrières et octrois de toutes natures. Les insurrections parisiennes et les innombrables émotions populaires de1787-1789 n’ont pas déclenché la Révolution, elles ont inquiété tout le pays, elles ont révélé que le gouvernement de la France, le roi et ses ministres, était incapable de faire face. Louis XVI avait accueilli les révolutionnaires américains, hollandais, belges en France en même temps qu’il continuait à accorder des pensions aux aristocrates les plus riches du pays et couvrait les dépenses somptuaires de la reine. Il avait creusé la dette nationale en aidant la Révolution américaine, qui n’avait rien rapportée en retour, et voulait rationaliser les collectes d’impôts et en augmenter le taux. Les incohérences de la politique étaient flagrantes. Même ses frères estimaient qu’il n’était pas à sa place et répandaient des rumeurs, souvent graveleuses, sur son compte et plus encore sur celui de Marie-Antoinette dans tout le pays. Internet n’existait pas mais les rumeurs colportaient des ragots dégoûtants. Le cousin, duc d’Orléans, s’entourait de tout un groupe d’activistes qui manipulaient l’opinion pour que le duc devienne roi ! Deux cents ans plus tard, il n’est pas difficile de changer les noms, de chercher d’autres révolutions et d’autres causes à « la dette » et, au final, de comparer des mécanismes bien proches.
Il faut rappeler que de tous les royaumes du monde, la France était celui qui était le plus riche, le plus cultivé, le plus homogène – malgré les disparités que l’on signale toujours en oubliant qu’ailleurs, même chez les voisins, les clivages étaient encore plus grands, encore plus insondables. Il était aussi celui où les appétits nés de cinquante ans de croissance ne supportaient pas de freins, où les avantages anciens ne toléraient pas qu’ils diminuent pour tenir compte des mutations récentes, où la parole et l’écrit circulaient librement de facto et arrivaient, malgré les langues et la faiblesse de l’instruction, à toucher toute la population. Il était celui enfin où l’appareil d’autorité, les rouages administratifs et les institutions culturelles, religieuses et politiques étaient parcourues de haines et de divisions rendant impossible de prendre une décision sans que celle-ci soit torpillée par des groupes unis dans l’attaque et rivaux dans l’exercice du pouvoir. La rupture entre la haute noblesse, richement dotée, et le reste de la société, petite noblesse militaire (entendez cette noblesse d’État selon Bourdieu, « fonctionnaire ») comprise, aiguisait les rancœurs. Rien de neuf sous le soleil ? si, l’accroissement des écarts, la conscience de ne pas pouvoir les combler et le désarroi devant l’incapacité du pouvoir à trouver des solutions équitables. La parade des ultra-riches, les people du moment, avec leurs maîtresses, leurs scandales et leurs voitures à six ou huit chevaux insultait tous les gens ordinaires, juristes, clercs, militaires, « intellectuels », industriels et artisans, tous ceux qui faisaient vivre les structures et les rouages du royaume et qui étaient inspirés par les idées de régénération et de révolution répandus dans le monde depuis une trentaine d’années. Les débats étaient vifs dans le pays, y compris avec ceux, tout aussi nombreux, qui entendaient préserver les coutumes et lois du royaume et qui pensaient qu’un changement mal conduit bouleverserait le pays en son entier et précipiterait sa ruine. Mais si le mot révolution était devenu courant, nul n’était « révolutionnaire » en 1789, mais réformateur, régénérateur, désireux d’améliorer en revenant à l’état « d’avant ». Reste qu’un état d’esprit général soufflait accoutumant les esprits à des mots inconnus encore quelques années plus tôt. Le vent des Révolutions venait en 1787-1788 de l’Amérique, des Pays-Bas, de la Belgique, du « nord », alors qu’il vient du « sud » aujourd’hui.
Face à cette situation inédite, le pouvoir avait perdu ses assises traditionnelles et aucune personnalité ne se dégageait pour orienter les choix. Le roi indécis prenait des avis opposés et se soumettait aux caprices des groupes de courtisans. Sa légitimité était en cause depuis que Marie-Antoinette avait été accusée de débauches sexuelles et d’achats inconsidérés de bijoux. Les rivalités internes affaiblissaient le pouvoir, soumis à toutes les influences et changeant au fur et à mesure des échecs survenus après des réformes mal appliquées et discutées systématiquement. Les grands corps de l’État, les parlements, et les « notables » hommes sélectionnés par le pouvoir avaient, les uns après les autres, refusé d’endosser les décisions d’augmenter les impôts, de répartir autrement le budget, préférant que le royaume s’engage dans une consultation générale dont on attendait en définitive un choc pour limiter l’autorité royale au profit des représentants des provinces et des ordres. La parole était à l’encan. L’exemple en fut la convocation des Etats généraux, pour lesquels on incita toutes les paroisses, les corps, les groupes à dresser la liste de leurs doléances, donc à exprimer des souhaits, des espoirs inédits. L’attente créée allait aspirer le pays dans une spirale incontrôlable. Fin 1788 début 1789, les Français s’étaient retrouvés pour la première fois à voter librement pour désigner des délégués et exprimer leurs peines, même les femmes avaient participé parfois à ces expériences de « démocratie participative » avant la lettre. Tous voulurent garder cet avantage pendant les cinq ou six années suivantes. Pire enfin, cet état anomique avait poussé le roi et son ministre Necker à prendre des initiatives audacieuses en espérant garder la haute main sur le cours des choses. Puisque les nobles, même les Princes, le clergé, les notables étaient intraitables, ils facilitèrent l’élection des roturiers dans ces Etats généraux, pour que ces gens du Tiers État, ni nobles, ni évêques, puissent soutenir la politique royale ! Le mot démagogie n’existait pas encore, il aurait pu pourtant s’appliquer à Marie-Antoinette qui avait revendiqué être « la reine du Tiers-État ». Le populisme n’est pas une invention récente, il était déjà là ; il a simplement changé de forme et demeure tout aussi redoutable.
La Pré-Révolution de 1787-1788 a donc tenu en une rencontre dont on peut se demander si le modèle n’est pas encore le nôtre : un pouvoir central discrédité, impuissant et divisé en clans, un mécontentement et une inquiétude sur l’avenir, enfin une conscience accrue des inégalités et une attente des changements. En 1789, les révoltes populaires avaient simplement accéléré les reclassements, poussé à une remise à plat des institutions, et quoi qu’on en dise elles n’avaient fait qu’enclencher un processus de réforme. Les faiblesses n’ayant pas été corrigées et les haines s’étant accrues, tout a été emporté dans un tourbillon échappant à tout contrôle. Pré-révolution alors en 2011 ? Il nous resterait combien de temps pour dénouer ces contradictions, trouver des personnes charismatiques et crédibles, apaiser les tensions et raisonner les égoïsmes ? Mais après tout, l’Histoire n’est pas, heureusement, une science prédictive.

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